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AVENTURIERS>Bernard BUIGUES

 

 

 

YUKAGIR

 

LE MAMMOUTH

 

DE TOUS LES ESPOIRS

 

 

 

 


Il reposait depuis près de 20 000 ans dans le sol gelé de la Sibérie! Une expédition vient de l'en libérer. Son état de conservation exceptionnel représente, pour la science, une chance inespérée d'élucider les mystères qui entourent le géant des steppes. Et, pourquoi pas, de le ramener à la vie...


7 septembre, Nord-est de la Sibérie, sous le 72e parallèle.

A quelques kilomètres de là, c’est l’océan Arctique. Malgré tout la température reste clémente : –2 °C. Il pleut. Et depuis le matin, des effluves de putréfaction flottent sur le champ de fouilles. Elles émanent d’un pied de mammouth découvert par l’équipe, plus précisément le bas de la patte situé avant la partie cornée, ou sole, formant le dessous du sabot comme chez les ongulés. Une bâche en plastique protège la précieuse relique de la pluie. Mais Bernard Buigues n’y tient plus et, brutalement, éteint le sèche-cheveux avec lequel, centimètre par centimètre, il tente de ramollir le pergélisol qui emprisonne le fossile géant ; les Anglo-Saxons,eux, parlent de “permafrost ” pour désigner cette partie profonde du sol gelé en permanence qui n’affleure que dans certaines conditions, par exemple lors d’un glissement de terrain, comme ici. L’odeur est devenue tellement insoutenable que le chef d’expédition doit se résigner à abandonner son travail. Il soulève la bâche et pendant quelques instants aspire de grandes bolées d’air sain. Il arbore un large sourire. “Quelle chance, s’exclame-t-il, la seconde patte antérieure repose sous la première ! Elles sont alignées sole contre sole. L’ état de conservation de cette nouvelle patte est tout simplement fabuleux. Les poils, la peau et la chair sont intacts, alors qu’ils sont restés des milliers d’années dans la glace. Les muscles et les articulations semblent fonctionnels.”

La découverte d’un mammouth fossile “en chair et en os” est un événement exceptionnel. Depuis le début du XIXe siècle, seule une petite douzaine de spécimens a été mise au jour en Sibérie et en Alaska. Certains remarquablement bien conservés, tel Dima, un bébé mammouth exhumé en Sibérie en 1977 : il avait encore de magnifiques cellules sanguines dans les veines! Oui, mais la plupart de ces fossiles sont aujourd’hui plus en os qu’en chair.

 

 


LA TÊTE SURGIT D’UN GLISSEMENT DE TERRAIN

 


Les raisons de cette débâcle : chaîne du froid rompue, tissus abîmés par des produits destinés à conserver l’apparence générale de la dépouille... Et voilà bien le premier intérêt de la découverte d’un nouveau spécimen bien conservé sur le site de Yukagir : il suscite l’espoir qu’un même sort lui sera évité une fois à l’air libre. Et redonne confiance à certains scientifiques qui caressent le rêve de cloner un jour le plus mythique des animaux de la préhistoire au moyen de quelques cellules encore vivantes . C’est dire l’effervescence qui règne sur le site de fouille, où l’expédition franco-russe tente, depuis cinq jours, d’arracher à son sarcophage de terre gelée et de glace un nouveau mammouth très pro metteur, tout en veillant à sa conservation. Baptisé Yukagir, le prodige appartient à l’espèce primigenius, plus couramment appelée mammouth laineux, qui vit le jour dans l’hémisphère Nord il y a seulement quatre cents mille ans et disparut du continent dix mille ans avant notre ère, à la fin du Pléistocène. Les tout derniers s’éteignirent il y a 4 000 ans sur l’île de Wrangel, au nord-est de la Sibérie. Ce sont les représentants les plus fameux de l’ordre des proboscidiens – les “porteurs de trompe” – dont l’apparition est quant à elle très ancienne : environ cinquante-cinq millions d’années. Fasciné par ces légendaires créatures, Bernard Buigues s’est rendu célèbre en exhumant, en 1999, le mammouth Jarkov. Depuis, sa société Cerpolex, spécialisée dans l’organisation d’expéditions polaires, consacre une partie de ses activités à la recherche de porteurs de trompe fossiles qu’il destine à la science (voir encadré ci-contre). Avec le soutien des plus grands spécialistes mondiaux, sous la direction scientifique du Pr Yves Coppens, du Collège de France. Or, en avril dernier, branle-bas de combat chez Cerpolex. “Un jour, j’ai reçu un e-mail en provenance de l’Institut écologique de Yakoutsk, raconte Bernard Buigues. Deux clichés en pièces jointes montraient une tête de mammouth avec ses défenses.L'œil du mammouth et la peau y étaient bien visibles . On m’en demandait 40 000 dollars. Une somme trop élevée à mon goût, même s’il n’y a pas vraiment de cours du mammouth, faute de ‘ marchandise ’.”

 

Il n’empêche ! Bernard Buigues s’envole aussitôt pour Yakoutsk, dans la nouvelle république autonome de Sakha, un des territoires les plus à l’est de la Russie. Là, il rencontre Vassili Gorokhov, un chasseur de rennes de la région de Yukagir : c’est lui qui a découvert le fossile. Et de raconter dans quelles circonstances. C’était en novembre l'année précédente. Ses enfants se promenaient au bord d’une rivière lorsqu’ils ont aperçu une défense qui émergeait d’un glissement de terrain. Après l’avoir dégagée, ils ont découvert sa jumelle, puis le crâne de la bête auquel elles étaient encore toutes deux rattachées.

 

De retour au campement, ils ont prévenu leur père, qui s’est rendu sur les lieux. Et a estimé qu’un crâne avec ses deux défenses devait présenter plus de valeur que l’ivoire seul. Il a donc transporté le précieux trophée sur près de 2 000 kilomètres à travers la toundra, jusqu’à Yakoutsk, la capitale du pays, dans un camion recouvert de poissons gelés afin d’éviter la décongélation. Une fois arrivé, il proposait sa trouvaille à l’Institut d’écologie en fixant, à l’aveuglette, son prix à 40 000 dollars. Une somme trop élevée pour l’Institut, qui a donc eu l’idée de contacter Bernard. “Lorsque j’ai vu la tête, raconte l’explorateur français, je suis resté médusé. Que ce soit dans la littérature spécialisée ou dans les collections des musées russes, je n’avais jamais vu un fossile aussi bien conservé, même si malheureusement la trompe manque.” Il marchande et parvient à l’acquérir pour un peu plus de la moitié du prix demandé. Surtout, Bernard Buigues est persuadé que le reste du corps du mammouth gît encore sous la terre gelée. Mais l’argent lui manque pour mener une nouvelle campagne de fouille. Qu’importe, il trouvera un mécène. “Cette tête nous a coûté 25 000 €, sans compter l’argent versé au musée pour sa garde et sa protection. Et les frais nécessaires pour trouver le reste du corps du mammouth et mener ce type d’investigations coûtent très cher, explique-t-il. Nous avons donc monté une ‘ joint-venture’ avec un partenaire privé.” Il ne faudra que quelques semaines au chasseur de mammouth pour mettre sur pied une expédition légère de neuf personnes en Sibérie septentrionale. Mission : découvrir le reste du corps et y prélever, avant l’hiver, des échantillons que des scientifiques pourront alors analyser. Il est d’ailleurs prévu que plusieurs chercheurs, dont le paléontologue néerlandais Dick Mol, rejoignent l’expédition ultérieurement pour étudier la tête de Yukagir.

 


DE LA BOUE ARGILEUSE SURGISSENT DES OS…

 

 


Un véritable périple! Partie le 1er septembre, l’équipe rallie d’abord, en passant par Moscou et Krasnoïarsk, l’ ancienne base militaire de Khatanga, portail russe de l’Arctique et base logistique de Bernard Buigues. Là, un avion l’attend pour Tiksi, dans le Nord de la république de Sakha, le temps de rassembler le matériel nécessaire à l’excavation du mammouth et à la survie dans le Grand Nord : tentes, duvets, pioches, pompe, pétrole, caisses de ravitaillement, téléphone satellitaire, ordinateur portable, radar géophysique... Mais à Tiksi, les conditions météorologiques empêchent d’embarquer à bord d’un gros hélicoptère russe MI 8. C'est seulement le 5 septembre que l'équipe est enfin larguée, après trois heures de vol cap plein nord, dans la région de Yukagir, au milieu de nulle part, sur les rives d’une morne rivière bordée d’un sol marécageux et désolé, près de quelques planches signalant de manière convenue le terme du voyage...

 

 

Pas de temps à perdre. Il pleut. Le thermomètre affiche péniblement 1°C. Nous installons la grande tente jaune qui servira de mess pendant que Bernard, aidé de ses assistants russes et de Yuri Burlakov, le géologue russe de l’expédition, s’activent déjà sur la sépulture de Yukagir. A cet endroit, la berge s’est effondrée. Il faut creuser et déplacer de grandes quantités de terre. Le soir même, nous pataugeons dans une boue argileuse, noire, collante. Nous sommes rapidement sous le niveau de l’eau de la rivière, ce qui nous oblige à écoper. Et les premiers os apparaissent dès le lendemain…


LES PRÉLÈVEMENTS LIVRENT DÉJÀ DES SECRETS


D ’ abord une omoplate, suivie du reste de la ceinture scapulaire encore reliée à’humérus. Toute la matière organique semble s’être décomposée. Une partie du corps de l’animal a glissé sous l’eau. Nous devons construire une digue pour gagner sur la rivière et fouiller au sec. Le 7 septembre au matin, en creusant un peu plus à droite, Bernard met à nu une partie de la colonne vertébrale et plusieurs côtes. Les pompes rejettent en permanence l’eau qui s’infiltre dans le chantier du côté de la rivière, tandis que vers la berge, il faut attaquer le pergélisol à la barre à mine. Un pied apparaît, puis la fameuse patte, couverte de peau et de poils. Bernard exhume d’autres parties molles du mammouth : de l’estomac, de l’intestin, de la peau...

Des échantillons de tissus et des ossements destinés aux laboratoires partenaires de Cerpolex - Mammuthus et à l’Académie des sciences de Yakoutsk sont prélevés.

 

 


Mais l’hiver s’annonce et le froid s’installe. Dans quelques jours, la température chutera sous les –40 °C et les conditions météorologiques nous empêcheront de travailler. Il faut démonter le camp. Nous laissons sur place le reste du corps de Yukagir et creusons de profondes caches dans le pergélisol pour y disposer nos découvertes à l’abri des prédateurs et des pillards en tout genre, y compris des scientifiques sans scrupule... Elles patienteront là quelques mois, jusqu’à la prochaine campagne de fouilles, l’été prochain. La neige recouvre maintenant la toundra et les vivres commencent à manquer. Le ciel et le sol se fondent en un blanc uniforme... Un bruit de moteur surgit soudain de ce “white-out”, comme un espoir de retour après ces cinq jours passés au chevet de Yukagir.



11 octobre, Yakoutsk , république de Sahka.

L’équipe internationale de scientifiques nous a rejoints au chevet de la tête de Yukagir au Musée des mammouths de Yakoutsk. Les portes de la chambre froide s’entrouvrent seulement pour un bref instant, car la température de –14°C est maintenue en permanence pour assurer la conservation des pièces. “Extraordinaire!”, s’ exclament en même temps le Néerlandais Dick Mol et l’Américain Larry Agenbroad, en découvrant pour la première fois le fossile. A quelques pas, le Pr Naoki Suzuki, venu spécialement du Japon, observe, lui aussi, très ému. Tous les scientifiques présents, les Occidentaux comme les Russes et les Yakoutes, sont impressionnés par l’état de conservation de la tête. Alexis Tikhonov, vice-président du Comité mammouth de l’Académie des sciences de Russie, est, lui, impatient de pouvoir l’examiner sans avoir à la découper grâce au tomographe de son confrère japonais, un appareil qui effectue certains types de radiographies. Il est en effet prévu que la tête soit prêtée au Japon. Et Naoki Suzuki profitera de l’occasion pour examiner le cerveau de l’antique pachyderme ainsi que son oreille interne, en recourant à l’imagerie médicale. La taille et la structure de l’encéphale du géant des steppes seront ainsi étudiées pour la première fois et donneront des indications sur les capacités cognitives de l’animal. Une première ! Quant à l’oreille interne, sa configuration devrait aider à déterminer si l’ouïe de l’animal préhistorique rivalisait en finesse avec celle de l’éléphant.

 

Car si notre expédition s’achève là, l’aventure est loin d’être terminée. Et le plus exaltant reste à venir. En ce moment même, plusieurs laboratoires analysent les échantillons récoltés par l’équipe. Le centre de recherche isotopique de l’université de Groningen, situé aux Pays-B as, vient ainsi d’achever la datation du fossile au carbone 14. Verdict : Yukagir a rendu son dernier soupir voici 18 560 ans. Le contenu de ses intestins a d’ores et déjà confirmé que des plantes herbacées ligneuses constituaient la base de l’alimentation de l’espèce M. primigenius, et non la mousse ou le feuillage des arbustes de la steppe comme on le supposait jusque-là. La détermination des graminées consommées est en cours. Les sédiments prélevé s autour de la dépouille font également l’objet d’analyses poussées. Une équipe de scientifiques d’Oxford a entrepris de recenser toutes les parcelles d’ADN qui s’y trouvent afin de déterminer quels animaux vivaient au voisinage de Yukagir : des micro – organismes du sol aux mammifères qui auraient opportunément semé quelques-unes de leurs cellules. Et la flore n’est pas non plus oubliée : elle va faire l’objet d’investigations par le biais des grains de pollen collectés dans la toison ou dans les sédiments par les palynologues. Enfin, parasites et virus seront systématiquement recherchés sur la carcasse fossile.


LA PRÉSENCE DE MOELLE NOUS A SIDÉRÉS”


“Ce qui rend Yukagir exceptionnel, c’est la variété des examens que nous allons pouvoir entreprendre, compte tenu de son excellent état de conservation, explique Dick Mol. La patte à elle seule est une mine potentielle d’informations. Plus l’ongle est court, plus le milieu où évoluait l’animal était sec. La surface de portance est également significative. Modeste, elle peut trahir un sol sec où le corps s’enfonce moins. La musculature et l’articulation permettront, quant à elles, d ’ évaluer la mobilité et l’allure du mammouth, et de les comparer à celles de l’éléphant.” De retour à Amsterdam, le paléontologue peaufine déjà un programme de recherche. La maison de ce spécialiste de renommée internationale témoigne de sa passion. Partout le regard se pose sur d’impressionnantes reliques. Ici, c’est un fémur géant adossé au mur de la cuisine; là une patte osseuse relie le plancher au plafond. Sur le radiateur sèche une vertèbre de belle envergure. Sciée transversalement, elle laisse apparaître de la moelle! Une de nos dernières découvertes, commente Dick. Avec Régis Debruyne, du Muséum d'histoire naturelle de Paris nous avons eu l’idée de découper des os de mammouth fraîchement récoltés dans les sédiments d’un lac de Sibérie. La présence de moelle nous a sidérés. Et nous ouvre de nouvelles perspectives de recherche. J’ai hâte de voir si nous en trouverons dans les os de Yukagir.”


ON ATTEND BEAUCOUP DU DÉCHIFFRAGE DE L’ADN


Régis Debruyne, rencontré à Paris, confirme son intérêt pour ce nouveau type de tissus fossiles. Le biologiste met au point, en ce moment même, un protocole permettant d’extraire du matériel génétique de la moelle. “Aujourd’hui, les séquences d’ADN que l’on extrait des fossiles de mammouths sont quatre fois plus longues que les premières , obtenues en 1989, et contiennent bien plus d’informations. A terme, cet ADN devrait nous permettre de trancher un épineux débat”, explique le chercheur. C’est qu’une véritable polémique oppose les paléontologues sur la phylogénie du mammouth laineux, et notamment sur l’espèce d’éléphant dont il est le plus proche. La majorité des scientifiques le rapprochent de l’éléphant d’Asie, dont il part age certains caractères : petites oreilles, bosse au sommet du crâne, inclinaison du dos. Mais depuis 2001, d’autres chercheurs l’apparentent à l’éléphant d’Afrique à partir de critères génétiques. Régis Debruyne et Pascal Tassy, également du Muséum d’histoire naturelle de Paris, sont du nombre. “La divergence génétique entre éléphants et mammouth est très fa i bl e, explique Régis Debruyne, car la séparation récente des deux groupes ,inférieure à 5 millions d’années, ne leur a pas laissé beaucoup de temps pour adopter beaucoup d’innovations. Ce qui ex i ge des mesures très précises. Or, nous pensons que le déchiffrage de certaines séquences d’ADN réalisé dans le passé n’est pas satisfaisant. D’où l’intérêt de disposer de nouveaux spécimens fossiles en bon état afin d’en extraire de longs segments d’ADN.” Cette quête au génome n’est pas réservée à la seule recherche publique. Le laboratoire de biologie du cheveu du géant de la cosmétique L’Oréal ,

qui s’intéresse de près à la toison de Jarkov et de Yukagir, a mis en évidence la présence d’ADN tout le long de la fibre capillaire. Le poil serait donc un excellent réservoir de matériel génétique, à l’épreuve du temps. Bon à savoir...

De l’ADN, on peut également s’attendre à en trouver dans les gamètes, les cellules sexuelles bénéficiant d’une robustesse sensiblement supérieure à celle de la plupart des autres cellules. Mais il faudra patienter quelques mois pour le savoir, la partie inférieure du corps de Yukagir gisant toujours dans le pergélisol. Et si l’ADN a résisté au temps et à la congélation, ce qui relèverait d’une chance phénoménale certes, mais pas d’un miracle, alors le clonage du mammouth cesserait d’être impossible. Une résurrection que des spécialistes de la reproduction, qui manipulent des gamètes congelés, ne jugent pas utopique.


UN ENJEU QUI DÉPASSE LA PALÉONTOLOGIE


Autre matériau riche en promesse, l’ivoire des défenses. Le spécialiste incontesté est l’Américain Daniel Fischer, dont les travaux semblent s’inspirer de la dendrochronologie qui étudie les cernes des arbres. A partir de coupes transversales et longitudinales des défenses, ou de carottages, le chercheur du Muséum de paléontologie de l’université du Michigan reconstitue les grands événements de la vie de leur porteur: nombre de gestations, disette, saison où survint la mort de l’animal... Il parvient même à mettre en évidence les migrations vers le sud ou vers le nord, car suivant la latitude, le cycle circadien (l’alternance jour- nuit) se modifie, avec des répercussions sur les rythmes biologiques du mammouth sibérien. Autre nouveauté, en étudiant Jarkov, l’ Américain a récemment remis en cause l’estimation de l’âge des mammouths à partir des molaires, calquée sur l’échelle d’âge des éléphants d’Afrique. L’examen des défenses ferait revoir cet âge à la baisse. Le chercheur compte affiner ses calculs avec Yukagir. “L’enjeu de toutes ces questions dépasse le cadre de la paléontologie”, résume Pascal Tassy. Car toute connaissance relative à la biologie et à l’écologie du mammouth peut aider à sauver l’éléphant de l’extinction. Mais il y a une autre raison à ce regain d’intérêt pour une figure emblématique de la préhistoire. Elle a connu la période charnière d’un bouleversement climatique. Au terme du dernier âge glaciaire, il y a 10 000 ans, la température s’est élevée rapidement. En Sibérie, la steppe froide et sèche a laissé place à une toundra marécageuse et à une forêt humide. Des modifications radicales auxquelles le mammouth, e t d’autres espèces animales comme le rhinocéros laineux ou le bison, n’ont pas survécu. Les recherches coordonnées par Dick Mol visent à expliquer ce qui s’est réellement passé et à identifier avec précision les facteurs à l’origine de leur disparition. Histoire d’en tirer un enseignement pour les changements climatiques en cours ou à venir...

 

 


 

BERNARD BUIGUES,

UN SPECIALISTE RECONNU

 

Bernard Buigues n’est pas, apriori, un spécialiste du mammouth. Installé depuis plus de quinze ans à Khatanga, dans le Nord de la Sibérie, il organise des expéditions sportives et touristiques vers le pôle Nord. En 1997, le hasard l’amène à découvrir, dans la presqu’île de Taïmyr, les restes d’un mammouth nommé Jarkov, qu’il transporte dans son bloc de glace au moyen d’un gigantesque hélicoptère russe MI28. Les images de cet exploit feront le tour du monde, lui forgeant une réputation de chasseur de mammouth. Bernard Buigues décide alors de mettre sa découverte à la disposition des scientifiques. Au sein de sa société Cerpolex, il monte un comité scientifique, Mammuthus, placé sous la direction du Pr Yves Coppens du Collège de France, dont font partie le paléontologue néerlandais Dick Mol, le biologiste américain Larry Agenbroad, Alexis Tikhonov, zoologiste et paléontologue de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Mammuthus suit actuellement un programme de recherche au titre explicite : “ Qu'est-ce qui a tué le mammouth ?” Pour les besoins de ces recherches, Bernard Buigues a aménage à Khatanga une cave creusée dans le pergélisol. Maintenue à –15°C, elle regorge de trésors préhistoriques: plusieurs squelettes de mammouth en cours d'assemblage, des ossements classés et entreposés dans de grosses caisses en bois, une allée de défenses représentant plusieurs tonnes d’ivoire, des prélèvements en attente d’analyse. Un lieu connu et fréquenté par des paléontologues du monde entier…


 

“LES RETOMBÉES DE CES DÉCOUVERTES SE FONT DÉJÀ SENTIR DANS LE MONDE ENTIER“

 

YV E S CO P P E N S, PA L É O N TO L O G U E AU CO L L È G E D E FR A N C E

 

Aventure-Extêmes Magazine : Vos impressions devant Yukagir?

Yves Coppens : Je suis admiratif et exalté devant un fossile de mammouth aussi beau, aussi bien conservé. La tête et ses défenses sont très spectaculaires. La patte antérieure est une belle pièce qui m’a beaucoup impressionné, surtout le pied et la sole qui a l’air aussi fraîche qu’une patte d’éléphant. Il faudra voir si le derme et l’épiderme ainsi que les tissus conjonctifs et les vaisseaux n’ont pas trop bougé depuis la mort de l’animal.

 

A.E.M. : Qu’apportent les activités de Bernard Buigues à la paléontologie ?

Y. C. : Elles ont largement contribué à relancer la recherche dans ce domaine en Sibérie. Avant les découvertes récentes de Bernard, plus personne ne s’en préoccupait là-bas. Aujourd’hui, les retombées de ces belles découvertes se font sentir dans le monde entier. Et on peut vraiment parler de renouveau pour l’étude des m a m m o u t h s, qui sont les grands héros de cette histoire, mais aussi pour l’étude de la grande faune du Quaternaire en général : rhinocéros laineux, bison,bœuf musqué,etc.


A.E.M. : Peut-on dresser un premier bilan scientifique des activités de Mammuthus ?

Y. C. : J’ai l’intention d’organiser à Paris un colloque présentant les résultats obtenus sur le mammouth Jarkov et sur Fish Hook, un autre mammouth dégagé par Bernard en 2000. Celui-ci est malheureusement très incomplet mais ses intestins ont livré des informations précieuses sur le milieu qui était le sien au moment de sa mort. Nous savons, par exemple, qu’il évoluait dans une très belle steppe à grandes graminées, non loin d’une forêt de petits saules, de bouleaux et de mélèzes.


A.E.M. : Ne pensez-vous pas que l’étude des interactions de ce grand mammifère avec son milieu peut se révéler très intéressante pour étudier l’impact d’un changement climatique sur une espèce animale très spécialisée qui n’a pu s’adapter ?

Y. C. : Aujourd’hui, tout le monde s’inquiète de l’évolution du climat général de la planète, de son instabilité, de la fonte des glaciers et de la banquise. Or, les climats ont toujours été instables et ont beaucoup évolué. D’où l’intérêt de mieux comprendre leur comportement, les raisons de leur changement. Avec les mammouths, nous sommes au cœur du sujet puisque ces animaux ont subi de grands changements climatiques et qu’ils se sont éteints tout récemment.


A.E.M. : Vous pensez donc que le réchauffement climatique survenu à la fin de l’ère glaciaire est à l’origine de leur disparition ?

Y. C. : Nous avons lancé, dans le cadre de Mammuthus, un programme visant justement à déterminer ce qui a causé la perte des mammouths. Nous accumulons des éléments de réponse. Bien sûr, l’hypothèse la plus probable est que cette disparition est liée au climat. On a évoqué la montée des températures pour expliquer leur extinction. Cela paraît logique. Puis qu’il faisait plus chaud, les forêts ont gagné du terrain, et la steppe en a perdu. Les mammouths se sont retrouvés dans un milieu qui n’était pas le leur. Et en effet, la fin de la dernière ère glaciaire, il y a douze mille ans, correspond à la phase principale de l’extinction des mammouths. Mais j’aurais tendance aussi à regarder de près le phénomène inverse. On sait que le réchauffement n’a pas été régulier et qu’il fut entrecoupé d’épisodes correspondant à une reprise du froid. Le climat est passé du tempéré au froid de manière drastique et rapide. Ce qui explique qu’on dispose de spécimens aussi bien conservés que Jarkov, et aujourd’hui Yukagir. Lorsqu’un de ces animaux glissait dans un marigot, il était immédiatement gelé, sinon ses parties molles ne se seraient pas conservées.


A.E.M. : Pensez-vous qu’on pourra un jour faire revivre les mammouths, ou cela vous paraît-il illusoire?

Y. C. : Sur le strict plan scientifique, cela me paraît impossible à l’heure actuelle parce que l’ADN est très fragile et qu’il se brise aisément, même dans d’excellentes conditions de conservation. Et aussi parce que, jusqu’à présent, nous n’avons pas découvert suffisamment de matériau fossile pour envisager de reconstituer les mammouths. Je pense qu’il n’en sera pas toujours ainsi. Yukagir nous ménagera peut être une bonne surprise. Et puis les techniques se perfectionnent... L’espoir n’a pas de limite.


A.E.M. : La plupart des paléontologues et de nombreux biologistes ne partagent pas votre avis. Ils sont formels : le clonage des mammouths ne sera jamais possible. Comment analysez-vous cette divergence radicale d’opinion ?

Y. C. : Je ne sais pas si nous serons un jour en mesure de remettre sur “patte” un fossile. Mais je ne comprends pas pourquoi ces scientifiques refusent cette perspective. Certains semblent même effrayés par elle. Cette position relèverait presque de l’ésotérisme... En tout cas, elle me semble irrationnelle et d’un arriérisme épouvantable! Je ne comprends pas qu’un scientifique n’ait pas l’audace d’y songer, même si nous n’en sommes pas encore là.

 

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