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Je me souviens avec précision du jour où Nicolaï m’a montré sa grande harde. J’avais croisé ce dernier une semaine auparavant, dans le petit village de Sebyan Kuyel, comme niché au coeur des Montagnes de Verkhoïansk. Il était venu chercher là, avec l’un de ses hommes, un stock de matériel qu’il avait commandé : de la toile, des rouleaux de cordes, des munitions, ainsi qu’un peu de nourriture, du thé, de la farine. Souhaitant me diriger dans la direction de son camp, Nicolaï m’avait proposé de me conduire dans sa zone du moment pour vivre quelques temps avec sa famille. J’avais accepté avec joie sa proposition, lui disant que c’était un honneur pour moi que de vivre auprès des siens.

Nicolaï et moi sommes devenus très rapidement les meilleurs amis du monde. Tout au long du périple jusqu'aux montagnes où les siens nomadisaient, il n’avait eu de cesse de me vanter ces contrées, les meilleures selon lui pour la chasse, la pêche et surtout pour ses rennes.
- “Les hauts alpages de Karhanga sont les meilleurs ! C’est pour ça qu’on gagne plus de courses que tous les autres clans ! On a les rennes les plus costauds !”
Et Nicolaï poursuivait en me parlant des mouflons : “Il y a en plein nos montagnes. Des troupeaux de plus de cinquante bêtes. Tu verras, la semaine prochaine, dès que tu auras appris à bien monter les rennes, je t’emmène à la chasse !”
Mais il m’avait aussi et surtout parlé de la harde, de Sa Harde. Sur ce sujet-là, il était intarissable :
- “Elle compte plus de 2800 bêtes. Cette année, je pense avoir près de huit cents femelles pleines. Tu te rends compte ?”

Je ne réalisais pas vraiment mais j’acquiesçais, admiratif, car je sentais bien qu’il fallait l’être. Et puis nous sommes enfin arrivés. Nous avions voyagé pendant trois jours et trois nuits, éclairés par une magnifique pleine lune, nous arrêtant seulement pour des haltes de six à huit heures. Nous nous sommes reposés de ce long voyage une journée entière. Puis Nicolaï, n’y tenant plus, m’a emmené auprès de sa harde. Celle-ci était gardée par deux de ses hommes, dans le haut de la vallée à l’entrée de laquelle il avait installé le campement.
Nous avions attelé deux traîneaux. Nicolaï m’avait attribué deux rennes que j’ai gardés les nombreux mois de mon séjour chez lui. Nous avions alors arpenté la vallée. Les yeux de Nicolaï brillaient à chaque fois que s’envolait une compagnie de perdrix des neiges, que des lièvres s’enfuyaient devant nous, ou que des mouflons, aperçus sur une crête, basculaient sur l’autre versant.
- “Tu as vu tous ces animaux ! C’est le paradis, ici !”
Et ça l’était. Mais c’est le regard de Nicolaï à l’approche de la grande harde que je n’ai jamais oublié quand il l’a soudain aperçue ! Cette harde, il avait passé sa vie avec elle, il l’avait vue des milliers et des milliers de fois mais ses yeux la retrouvaient comme au premier jour.
- “Regarde !”
Et il n’avait rien ajouté. Devant nous, la masse brune de près de trois mille rennes avançait, poussée par les hommes et leurs chiens : un tonnerre de milliers de sabot, une énorme masse de chair, de cuir, de bois en mouvement dégageant un immense nuage de vapeur blanche, un torrent de muscles qui se mit à couler devant nous, alors que les bois dressés et entremêlés claquaient les uns contre les autres.
Et le regard de Nicolaï ! Aussi grand que fut le spectacle de cette harde en mouvement, de ce maelström gris et brun, rien ne valait ce que je voyais dans ces yeux-là. Ils brillaient d’un feu incomparable dont les flammes trahissaient toute la fierté de son peuple. Nicolaï a tourné son visage vers moi et a souri car il a vu dans mes yeux, sans que nous n’ayons besoin de parler, que j’avais compris. Dès lors, mon initiation pouvait commencer.
Le roman que j’ai écrit, puis le film, ont pour origine ces moments-là. J’espère les avoir fidèlement retranscrits dans une belle séquence où Nicolaï montre la grande harde à son fils Sergueï et lui dit :
- “Regarde cette harde ! Je l’ai vue grandir. Elle est notre sang et je ne supporte pas l’idée qu’on l’attaque.”
À cet instant du tournage, j’ai repensé très fort à Nicolaï, à ses yeux, ce jour-là : ma première rencontre avec la Grande Harde.
Nicolas Vanier Extrait de l’album LOUP (Éditions du Chêne)

